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19/08/2015

Economiste ? Vous avez dit économiste....

La période estivale peut inciter à la réflexion sur sa propre fonction sans pour autant verser dans le travers commode de l'introspection. L'économiste reconnu qu'est Philippe Waechter nous invite à phosphorer finement à partir d'un texte de Keynes.

C'est en effet sur son blog – toujours idoine – que Philippe Waechter a reproduit un texte de John Maynard Keynes traitant de la définition de l'économiste. ( à propos d'Alfred Marshall ). Ces lignes étant par ailleurs reproduites dans le livre de Robert Skidelsky : " John Maynard Keynes – The Essentiel Keynes " ( 2015 ).

" Keynes wrote :

the master-economist must possess a rare combination of gifts. He must reach a high standard in several different directions and must combine talents not often found together. He must be mathematician, historian, statesman, philosopher – in some degree.

He must understand symbols and speak in words. He must contemplate the particular in terms of the general, and touch abstract and concrete in the same flight of  thought. He must study the present in the light of the past for the purposes of the future. No part of man's nature or his institutions must be entirely outside his regard. He must be purposeful and disinterested in a simultaneous mood; as aloof and incorruptible as an artist, yet  sometimes as near to earth as a politician. "

Cette définition est explicite mais pour autant trois éléments manquent à sa belle tentative d'exhaustivité.

1 ) D'une part, elle n'intègre pas la nécessité pour l'économiste de raisonner parfois en termes de chaos. La révolution numérique n'a pas commencé ses premiers balbutiements que nous sommes déjà contraints de tenter de reformuler des hypothèses sur l'organisation sociétale de demain.

Bien sûr, Keynes écrit que l'économiste doit étudier le présent à la lumière du passé pour les besoins d'éclairage de l'avenir mais je maintiens mon approche : le capitalisme est une succession de mues reptiliennes qui se produisent de manière saccadée voire violente pour les contemporains. Qui ne songe au livre prémonitoire à plus d'un titre : " La violence de la monnaie ".  ( Aglietta & Orléan ).

2 ) Alfred Sauvy a écrit : " L'économie, c'est la science du sordide, non de la pureté. " ( in " La vie en plus ", Calmann-Lévy ). C'est une invitation à la compréhension de certains rouages humains qui précèdent – les travaux en neurosciences le montrent chaque jour davantage ( Daniel Kahneman ) – l'essence des actions humaines. Convenons que le mot de cupidité colle aussi bien à la crise de 2008 que le mot d'imprévoyance systémique. L'économiste doit donc être en cheville avec les équipes de neurologues.

3 ) Enfin, Keynes ne mentionne nullement une condition indispensable pour être économiste. Etre un économiste, c'est être féru de transmission de savoirs et d'interrogations. La vie est un ruban dont la durée de déroulement est aléatoire : on peut croire aux forces de l'Esprit, on doit croire aux forces des jeunes esprits que la vie nous permet de rencontrer. Dotés de ce privilège qu'est l'âge plus restreint, ces hommes et ces femmes méritent notre attention et notre considération de principe.

Clairement, je me retrouve dans cette phrase de Montesquieu : " On est ordinairement le maître de donner à ses enfants ses connaissances; on l'est encore plus de leur donner ses passions ". ( in " De l'esprit des lois " ).

Pour ma part, du haut d'un tabouret amélioré d'économiste indépendant formé par les Doyens Henri Bartoli et Alain Barrère ainsi que par Raymond Barre et les praticiens que furent Antoine Bernheim et Dominique de La Martinière, je n'ai de cesse d'essayer d'épauler les recherches de celles et ceux qui appartiennent aux générations qui suivent.

Programmé pour être un rouage plus ou moins utile dans notre Administration, j'ai préféré ce chemin de traverse et cultiver ma densité en liberté. Il serait terriblement audacieux de s'attribuer les qualités que Keynes décrit. Toutefois, je prends le parti d'en revendiquer une à haute et intelligible voix : oui, je suis désintéressé et ceux qui auront, ici ou là, repris mes travaux en omettant de me citer le savent mieux que moi...

Pour conclure cet exercice de réflexion auquel nous a invité l'émerillonné Philippe Waechter, je souhaite reprendre le corps du texte de JM Keynes en lui donnant un relief humain et contemporain.

" Keynes wrote :

the master-economist must possess a rare combination of gifts. He must reach a high standard in several different directions and must combine talents not often found together. He must be mathematician ( Edmond Malinvaud et Daniel Cohen ), historian ( Henri Bartoli et la permanence de la question sociale ), statesman ( Raymond Barre ), philosopher ( Roy Harrod ) – in some degree.

He must understand symbols and speak in words ( Robert Mundell ). He must contemplate the particular in terms of the general ( Bernard Walliser et la " cumulativité en économie ), and touch abstract and concrete in the same flight of  thought. ( Albert Hirchmann ). He must study the present in the light of the past for the purposes of the future ( Jacques Attali ). No part of man's nature or his institutions must be entirely outside his regard ( Ecole de la Régulation : Robert Boyer ). He must be purposeful and disinterested in a simultaneous mood ( Jacques Mistral ainsi que Robert Castell ); as aloof and incorruptible as an artist ( Alain Barrère ) , yet  sometimes as near to earth as a politician. ( Elie Cohen, par exemple... ). "

 

Les travaux de Richard Thaler ( notamment relatifs aux biais cognitifs ) induisent l'humilité que doit toujours conserver un économiste. J'ai grande méfiance quant au terme de sciences économiques et lui préfère de beaucoup celui d'économie politique.

L'exemple récent de la Grèce illustre parfaitement la distance qui réside entre la prétendue science et sa réalité tangible issue des volontés de pouvoir des uns et des autres.

Au fond, c'est bien l'éternelle question : à quelle distance se situer du Pouvoir pour disposer d'une influence propice et non d'un accaparement de courtisan ?

Etre économiste, c'est élaborer puis écrire en attendant nul retour explicite.

Comme l'a dit et répété souvent le banquier Antoine Bernheim ( Lazard Frères ) : " La reconnaissance est une maladie du chien non transmissible à l'homme ".

Etre économiste, c'est aussi faire sienne cette phrase de François Mitterrand prononcée dans le Morvan : " Dans les cimetières des hommes ne résident pas seulement de leurs poussières mais aussi de leurs rêves ".

Je finirai un jour mon temps sans avoir atteint mon rêve actif qui est de réfléchir fréquemment à l'effet de bord, notion aussi méconnue que fondamentale pour qui aime l'économie.

Jean-Yves ARCHER

19 Août 2015