Labeur et devenir

Le Morvan est essentiellement un coin de montagne au nord de la belle Bourgogne, éloigné de la riche partie viticole. Méconnu, il peut représenter le lieu de flâneries qui auront pour douce fonction de véhiculer quelques messages.

Qu'il nous soit en première approche permis de vous confier qu'homme de chiffres, nous respectons profondément les lettres.

Ainsi, Paul-Jean Toulet figure parmi les poètes qui retient notre affection.

" Puisque tes jours ne t'ont laissé 
Qu'un peu de cendre dans la bouche, 
Avant qu'on ne tende la couche 
Où ton cœur dorme, enfin glacé, 
Retourne, comme au temps passé, 
Cueillir, près de la dune instable, 
Le lys qu'y courbe un souffle amer, 
- Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l'homme est semblable 
Aux illusions de la mer. "

Du fait de nos origines familiales ( Nièvre et Saône et Loire ), nous ne comptons pas retourner près de la dune instable et graver des mots sur le sable par-delà notre goût collectif pour la vue sur l'Atlantique.

Nous serons bien davantage – le moment venu - entourés par une terre granitique et par des gens dont le repos a certainement été mérité.

Mérité car le Morvan n'est pas un lieu de travail, c'est un lieu de labeur.

En économie, cette région a apporté beaucoup et peu en garde souvenir.

Au sud du Morvan et au nord du Charolais, on trouve les Forges de Gueugnon devenue depuis des décennies la capitale de l'inox et désormais propriété – via une filiale – d'Arcelor Mittal.

A Autun, pendant des années, l'usine Dim a fait vivre des dizaines de famille.

Ceux qui sont férus d'histoire se souviennent toutefois du dur labeur des flotteurs de bois de Clamecy ( lorsque Paris se chauffait presque intégralement avec du bois du Morvan ) ou du travail si particulier des mères nourricières placées dans la bourgeoisie de la capitale : utiles par le lait réputé des morvandelles.

Et que dire de la pénibilité du métier de galvacher.

Evoquer avec passion et émotions le Morvan, c'est bien faire référence à une terre de labeur où paysans et autres travailleurs se sont parfois tués à la tâche pour faire vivre leurs familles. Survivre plutôt que vivre dans bien des cas.

Lorsque nous pouvons " rapiner " du temps, j'aime à rencontrer ces anciens qui me montrent à quel point certaines de nos difficultés actuelles sont à relativiser et qui me transmettent tant.

A l'heure où certains ont proclamé avec talent au Bourget début 2012, " J'aime les gens ", mon penchant naturel est de dire qu'il faut qu'un Président aime effectivement les citoyens qu'il doit quotidiennement servir et parfois guider vers leur destin collectif.

D'un autre côté, quand nous relevons les écarts pénalement répréhensibles de certains financiers, j'ai tendance à dire : la belle affaire pour gérer nos affaires que d'aimer les gens.

Si ce quinquennat sera d'évidence celui de la rigueur voire de l'austérité, il est impératif qu'il soit celui de la vigueur face aux errements de certains. " Liborgate " oblige, entre autres. ( Scandale de la City ).

Les peines prévues par le Code pénal en matière de délinquance dite astucieuse devraient être révisées à la hausse tout autant que le seront les tranches du barême de l'impôt sur le revenu. C'est une urgence d'ordre public.

Si vous gagnez 1.000 pour une infraction où votre risque est de 150, tout le monde comprend l'absence d'aspect dissuasif de la peine. De même, la légitime vie moderne qui a permis l'extension de l'union libre permet à des individus sanctionnés d'une interdiction de gérer de mettre leur discrète concubine à la tête de nouvelles affaires aussi contestables que les précédentes. Sur ce point, bien des cas sont complexes à démêler par les Brigades financières ou les Urssaf.

Bref, aimons les gens qui le méritent et soyons vigilants avec les autres.

Face à une crise aussi virulente que celle des années 30, les députés – respectables – embarqués sur le Massilia aimaient aussi les gens. On connait la suite.

Aimer ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder dans la même direction. Cet adage, nous le faisons nôtre car nous aimons " contracter " avec les gens comme dit le jargon de certains psychiatres ou l'éminent Edgar Morin.

Autrement dit, avant de les aimer,  nous aimons tenter de les comprendre.

En matière de gestion des affaires publiques, il est charmant d'aimer là où il est requis de comprendre les existences qui dépendent largement de vos décisions.

Comme l'a écrit Michel Foucault, de nos jours les identités ne se construisent pas " par des positions mais par des trajectoires ".

La crise présente rebat tellement de cartes, moissonne tellement d'emplois qui paraissaient durables, brise de si nombreux ménages que les trajectoires s'infléchissent et laissent apparaître la détresse.  Oui cette crise est violente et le siècle qui la porte est impitoyable pour ceux qui se paupérisent sous nos yeux parfois embués.

Un ancien député socialiste devenu Sénateur de la Nièvre ( Gaëtan Gorce ) peut ressentir cela : pas le Président du Conseil Général des Bouches du Rhône.

Le Morvan ne rime pas avec l'argent : " on a de quoi, sans plus ".

On se modernise ( voir économie numérique dans le canton de Lormes ) et on maintient du respect pour l'ancien temps.

Le Président Georges Pompidou, que nous aida à décrypter un de ses proches collaborateurs le Préfet de Région et Trésorier-Payeur-Général Claudius Brosse, savait qu'il fallait à la France un binôme composé de modernité et de conservatisme.

Dans toutes les familles vivant en France, de France ou d'ailleurs, il y a des traditions et parallèlement l'envie que cela bouge. L'envie du changement.

Notre société est prête à un grand bond en avant et les universitaires et autres doivent aider ses malheureux politiques à regagner du temps pour réfléchir. D'un avion – ou d'un Thalys – à l'autre, le politique est immergé dans l'action et la sphère de la décision : il a rarement l'opportunité de mesurer le chemin parcouru et de baliser avec précision le chemin à parcourir.

L'anticipation n'est plus à sa portée du fait des multiples lieux de décisions, de ce que Gérard Bélorgey avait appelé au début des années 80 : la polisynodie administrative.

Si le lecteur a quelques instants, qu'il prenne les emplois du temps publics connus des ministres qui enfilent rendez-vous sur rendez-vous, déplacements après déplacements.

Ils sont dans l'action, c'est patent. Ils se sont coupés du temps de la réflexion voire de la contemplation ( laïque ) et deviennent parfois agités comme des mouches dans un bocal.

Le Président Edgar Faure, le regretté Raymond Barre, l'honorable Jacques Delors ont toujours su prendre le temps de penser avant d'agir aidés en cela par des personnalités comme Simon Nora, Dominique de La Martinière ou Philippe Lagayette.

De surcroît, ces hommes politiques d'exception regardaient loin et pensaient haut.

Ils n'étaient pas prisonniers de leur image ou de leur miroir de l'immédiat lendemain matin.

" Dans les grandes actions, il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu " a écrit Bossuet lors de son Oraison funèbre de Louis de Bourbon, Prince de Condé.

Bossuet ?  Né à Dijon, capitale de feu le Duché de Bourgogne....

Le Président Sarkozy, homme d'énergie et d'action, a cru faire évoluer le pays et a lutté contre une crise sans précédent : voir son discours de Toulon de 2008 sur la sécurité des avoirs bancaires des Français.

Ce Président est un point d'interrogation dans le Morvan terre de la gauche mais nombreux sont ceux qui pensent qu'il n'a pas assez abouti. Techniquement, le morvandiau est alors loin des questions réelles : de l'encombrement administratif ( notamment du Conseil d'Etat ) qui a retardé les nécessaires décrets d'application des Lois votées, des réformes engagées.

Parlant de Président, on ne peut échapper à une figure emblématique à jamais de notre Morvan : l'ancien élu de Château-Chinon, un certain François Mitterrand.

Je lui ai été présenté au mariage d'un des fils du radical Maurice Faure, il y a plusieurs décennies. Celui-là même qui fût un remarquable Ambassadeur de France au Japon lors de la catastrophe nucléaire et climatique du 11 Mars 2011.

Je ne sais pas si le Président Mitterrand aimait les gens mais je sais qu'il aimait les Français et qu'il n'aurait pas voulu devenir " capitaine de pédalo " ( cf. Jean-Luc Mélenchon ) même sur le superbe lac des Settons ( 320 hectares ).

Je n'ai jamais parlé de mes trois échanges avec le Président Mitterrand : échanges de quelques minutes où il a demandé – une fois – que nous puissions nous isoler.

Jamais sauf à l'ami Claudius Brosse qui avait, lui aussi, le sens de l'Etat régalien.

Jamais sauf à cet auteur de " L'Etat dinosaure " avec qui nous bavardions tout en travaillant, avec qui la conversation était source de satisfactions.

Avec lui la conversation était l'art de faire bourgeonner les idées et avancer les sujets.

A l'inverse de tant de situations tristement banales : " La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu'elle pousse "  Jules Renard ( Journal, 1893 ).

En 2008, une mauvaise tumeur s'est invitée mais a décidé de me laisser en paix. Depuis, j'ai fréquemment repensé à cet homme du Morvan qui avait la charge de notre pays et " la Gestapo à l'intérieur de lui " pour reprendre ses propres termes auprès de ces hyper intimes dont le fin et redoutable André Rousselet.

Nous devrions réécouter certains de ses propos dans les derniers mois de son deuxième septennat ( voir discours au Parlement européen, notamment ).  Débarrassé de la question de la conquête du pouvoir et ne se dressant que face à l'Histoire, il a tenu des propos d'homme libre qui voulait que NOUS bâtissions l'Europe. Il nous a montré la voie ardente de sa voix épuisée qui sut dire le fameux : " le nationalisme, c'est la guerre ! " que les partisans de l'implosion brutale de la zone Euro devrait avoir en tête.

Comme lui et bien d'autres, nous sommes plus d'un à croire " aux forces de l'esprit " mais je me dis de manière plus terre à terre que la crise va peut-être réussir à balayer comme des feuilles d'automne à la fois l'€uro et la solidarité européenne.

A l'échelle de l'Histoire, on jugera sévèrement l'homme qui – une éternelle bière à la main – aura contribué à élargir l'Europe avant que les règles du club ne soient actualisées. Son état de santé présent impose de ne pas établir davantage le piètre inventaire. Passée l'émotion de sa future disparition, les historiens auront beau jeu de démontrer l'aspect désolant de l'actif et la virulence du passif à commencer par la fin de la conscription dont nombre d'experts stigmatisent la disparition pour des raisons sanitaires, sociales et stratégiques.

On critique aujourd'hui le Président Hollande qui veut parvenir à amender certains Traités mais on voit mal comment continuer à vivre avec les dérèglements qu'ils imposent ou imposeront.

Il suffit d'ouvrir un journal d'annonces légales pour voir le nombre de modifications statutaires qui concernent les entreprises ou les particuliers ( changement de régime matrimonial d'un commerçant, changement de patronyme, etc ). Pourquoi diable l'Europe serait-elle condamnée à fonctionner avec des traités figés dans un marbre dont les veines seraient, finalement, les marques de la souffrance des peuples face à des problèmes non résolus.

Les mineurs qui travaillaient les veines de charbon du temps de la Ceca chère à Jean Monnet n'auraient jamais imaginé que la non-harmonisation fiscale ( par exemple ) de l'Europe du XXIème siècle aurait saigné aux quatre veines l'emploi de leurs camarades ouvriers.

Pour mettre un terme – provisoire - à ce propos d'étape sur François Mitterrand, je peux vous affirmer qu'il connaissait jusqu'aux bosses et flaques de certains chemins peu fréquentés du Morvan.

Presqu'autant que la littérature ou les ressorts ultimes des dirigeants du monde.

Rare personnage, décidément.  Haï mais respecté.

Vous avez bien sûr mesuré que nous sommes plusieurs à lui être profondément redevable de nous avoir fait admettre un simple fait : avant d'agir, on peut aller humer la forêt et croiser ses habitants ( hommes, animaux, etc ) pour mieux maîtriser une question lourde comme une enclume ou comme le marteau-pilon du Creusot.

" La spéculation est un luxe, tandis que l'action est une nécessité. " Henri Bergson ( in L'Evolution créatrice ).

Le défunt Président avait ce goût pour la spéculation dite intellectuelle que tant de décideurs publics pressurés par leurs agendas noircis à l'extrême n'ont plus en tête.

Ils sont comme des bolides ( Voir billet de Favilla : " Le temps des bolides " in Les Echos de 1988 ) et ne se libèrent que rarement de leurs jougs.

Claudius Brosse, qui fût Préfet de Région Bourgogne, et aurait eu les grandes capacités requises pour être Préfet de Police à Paris – tout notre camarade Bernard Boucault -, nous a aidé à décortiquer les faits et les racines de certaines motivations humaines.

Parfois à travers le visage buriné d'un ancien du Morvan, je retrouve les valeurs profondes de Monsieur Brosse.

Vous les restituer est un exercice complexe et  - pour tout vous confier - d'une certaine violence intérieure.

Alors, comme à mon habitude, j'ai fait une recherche dans des auteurs que j'affectionne.

Et quand on cherche comme un morvandiau un peu têtu, on trouve.

" De ce jour-là, de ce spectacle m'est venue la conviction qu'au fond est la nuit, sans doute, la permanente proximité de la mort. Mais il y a aussi la danse, cette souveraineté fragile des humains qu'a si bien peinte Matisse. Au fond de nous, tout au fond est la musique, une sorte de rire silencieux de la gorge et du corps. Le reste, ce qu'on appelle " la profondeur ", je veux dire le sérieux, l'arrêté, le pompeux, cette profondeur-là n'est que théâtre de surface. "   Discours de réception de Monsieur Erik Orsenna le Jeudi 17 Juin 1999 à l'Académie Française.

De 2001 à 2010 ( voir wikipédia " Morvan " ) le centre géographique de la zone €uro était situé dans le Morvan.

Il faut que cette monnaie tienne.  Elle est notre faculté à peser dans les débats de demain tout comme Le Redoutable ( ou le Terrible ) et la force de frappe le furent dans un tout autre domaine.

Pour tenir, il faut que le politique soit crédible.

Pour tenir, il faut avoir le cran de dire à nos concitoyens que l'Etat a été, ici ou là, une bien belle cigale. Que toute demande émanant du corps social ne peut pas toujours recevoir acceptation.

A l'heure où certains exposent aux Français une quasi-filiation avec le plus célèbre des élus du Morvan, il nous revient – avec respect mais lucidité – une phrase de René Char : " Pour qu'un héritage soit réellement grand, il faut que la main du défunt ne se voie pas "  ( in Feuillets d'Hypnos, Gallimard ).

Parlant d'héritage dans le Morvan, il faut souligner le sillage remarquable du Chef Patrick Bertron à la suite de Bernard Loiseau ( dans un lieu tenu avec brio par Madame Dominique Loiseau à Saulieu ).

Le Morvan, terre rude, est aussi une terre de gastronomie et d'importation de rares flacons de la riche partie de la Bourgogne.

C'est une terre de granit où la parole donnée a un sens.

Le Ministre Arnaud Montebourg, originaire depuis plusieurs générations d'Autun, le sait bien.

Souhaitons, pour notre pays et ces travailleurs dans l'épreuve, que son ministère ne soit pas seulement celui du redressement productif mais celui d'une bonne dose de réussite technique et sociale. A défaut, comme l'a écrit dans son dernier livre, l'estimé Jean-Pierre Chevènement, la France pourrait petit à petit quitter le monde de la production et ne devenir qu'un " immense parc d'attractions " probablement soumis – de surcroît - à des capitaux étrangers.