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22/04/2016

Stratégie et quête du temps long

La primauté affirmée de la stratégie sur la simple gestion Par Jean-Yves ARCHER, Economiste et Michel FILIPPI, Philosophe.

Jack Welch, ancien président de General Electric, a su proclamer que " Le marché est plus grand que vos rêves ".  S'agissant du numérique, du transhumanisme émergent ou de la nouvelle conquête spatiale, les temps qui s'annoncent lui donnent amplement raison.

En 1987, un hebdomadaire économique titrait sur Vincent Bolloré en le désignant comme " petit prince du cash-flow " tant l'amorce de sa réussite était déjà manifeste. http://www.lesechos.fr/07/06/1991/LesEchos/15904-062-ECH_vincent-bollore----le-petit-prince---a-muri.htm

Des années plus tard, l'analyse de ses activités multimétiers démontre que ce dirigeant a su faire la part des choses. Oui, il effectue un vrai distinguo entre le cash immédiat cher aux évaluateurs d'entreprises et à la méthode des DCF ( discounted cash-flows ) (http://www.lesechos.fr/finance-marches/vernimmen/definition_cash-flow.html ) et les véritables fondements de l'avantage concurrentiel notamment popularisé par Michaël Porter. Ainsi, il se cale sur les pratiques d'entités comme Nestlé ou LVMH et s'inscrit à l'opposé de ceux qui foulent aux pieds la notion de risque et s'engagent sur le chemin actuellement aisé de l'endettement massif : Arcelor Mittal, Altice, etc.

Au plan analytique, cette manière de ne pas céder aux illusions du cash immédiatement disponible est celle du " Coureur stratégique " ( in Manifeste pour une Stratégie expérimentale, Michel Filippi ) qui intègre la notion de probabilités.

Le cash cantonne le prétendu stratège à son environnement qui alors le maîtrise et s'impose à lui. Or le principe le plus ancien, si ce n'est le plus organique, de la stratégie impose que l'environnement soit recouvert par le paysage du stratège, paysage dans lequel il va se mouvoir et connaître sa route "par avance" à la différence de ses compétiteurs. Ensuite il sera capable de tirer de l'environnement les informations nécessaires pour reconnaître sa route, et il le fait sur un mode bayesien. Si le cash devait demeurer ce qui guide, alors il autocensure le stratège et le manager entre en errance dans un paysage inconnu en proie au fameux cygne noir de Nassim N. Taleb. 

 

D'évidence, si nul ne regrette le temps du sillon de la charrue et jouit pleinement du temps instantané du clic d'exécution de ses smartphones, il faut garder à l'esprit que le management n'est qu'un art d'exécution qui ne prévaut qu'en proportion de la pertinence de la stratégie définie. En clair, une once de Steve Jobs ou de feu Antoine Riboud confère une vista qui est bien plus féconde qu'un reporting qui ne permet pas d'absorber les failles disruptives que le temps présent du capitalisme nous soumet et nous propose quasi-quotidiennement.

Combien d'analystes ont critiqué Amazon et ses résultats négatifs d'exploitation avant d'être obligés de convenir de la solidité de l'avantage concurrentiel. Concrètement, cela veut dire que des cash-flows négatifs ( même dans un grand groupe ) peuvent être une transition imposée pour conquérir des sommets. Ce fait avéré via l'exemple des GAFA rapporte à quel point il faut nuancer des analyses financières et boursières fondées sur le court-termisme.

Les GAFA, en se portant loin dans le temps, peut-être même dans le millier d'années, leurs fondateurs s'appuyant souvent sur des auteurs de science-fiction comme Neal Stephenson ou Roger Zelazny, confrontent tous les industriels et politiques, tous les managers, à la problématique des structures mentales complexes. Comme le notait, dès 1931, Fortunat Strowski – membre de l'Académie des sciences – en revenant de Yale, les Etats-Unis ont introduit un rapport au temps inconnu des structures mentales continentales. Structures qui sont alors bouleversées et ne permettent plus au manager de s'y retrouver. En mettant le terme de leur action dans un temps non pas à venir mais imaginaire, celui des romans tant "Le samouraï virtuel" que "L'île des morts", les GAFA empêchent les autres de construire de nouvelles structures mentales et les rabattent sur les seules certaines, non pas celles déjà connues, mais celles qui permettent de coller à l'environnement pour ne pas en être éjecté.

 

Léon Walras ( 1834-1910 ) a longtemps été critiqué pour son approche de l'équilibre général par le " tâtonnement ". De nos jours, la dimension et la concomitance des places de marché ( internet aidant ) conduit à revisiter cette pensée et à y greffer que le temps n'est pas l'ennemi du bâtisseur, au contraire.

L'ancien banquier de Lazard Frères, Antoine Bernheim, parlait rarement du cash d'une affaire mais bien davantage de ses perspectives de valorisation et de marchandisation à 5 ou 10 ans.

Les Trente glorieuses sont loin mais une nouvelle étape du développement humain s'ouvre. Ceux soumis à la dictature de l'instant et à celle du cash-flow devront concéder les meilleures places aux maîtres du temps. A ceux qui, dans cette société de " convenience ", se reconnaissent avant même que de se connaître ( mimétisme d'oligopoles ). A la plus grande satisfaction des banques d'affaires et à leurs capacités d'entremise.

 

Jean-Yves ARCHER et Michel FILIPPI.

 

 

vendredi 22 avril 2016